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PIERRE JOUBERT ou l'intensité du rêve
par Guillaume GARNIER
 
 
 

Lorsque l'on m'a demandé d'évoquer l'art de Pierre Joubert, je me suis méfié tout de suite ! La profonde modestie et l'humour vif et frais de l'auteur exposent ses laudateurs à beaucoup de vanité. (...) Qu'est-ce qui, au fond, fait Joubert ? C'est la piste de cette unité qu'il m'a semblé passionnant de suivre en tentant de présenter, au fur et à mesure de la formation du « style Joubert », ce qu'il y a de classique et ce qu'il a apporté de nouveau aux grands sujets qui l'ont inspiré. Comment, dans les différentes étapes de sa création, se sont structurés des thèmes spécifiques et singuliers, et la modernité de son apport à ces thèmes. Ce qui a pu faire que ceux qu'il a traités, et qui n'étaient pas nécessairement neufs, que ce soit dans la forme ou dans le fond, n'ont plus été les mêmes après son passage grâce à la dimension qu'il a su leur apporter ?

Où donc se cache la logique d'une fantaisie si débridée ?

Un choix : l'illustration.

Pierre Joubert fut un homme de son époque, un moderne en ce sens, représentant sans cesse, sur le mode de la grâce, le monde qu'il observait malicieusement, mais toujours avec coeur. (...) Classé parmi les illustrateurs, il n'a que subsidiairement manié le verbe – encore que le récit qu'il nous donne de sa vie révèle un talent caché de conteur gouailleur à l'humour tendre. (...) L'art de Joubert est un art absolu : humble rigueur et travail méticuleux sous la spontanéité et l'évidence du trait. Il n'y avait pas de frontière pour lui entre la vie et l'art. (...) N'était-il pas très en avance sur son temps en choisissant délibérément de se cantonner à l'illustration pour porter son génie créateur, alors même que s'épanouissait la BD ? Il s'en est expliqué, en soulignant l'imperfection du dessin en BD, coincé dans l'exiguïté des cases, lui préférant l'illustration qui ne souffrait pas des mêmes contraintes. Il lui est même arrivé de se définir comme « imagier », repoussant le qualificatif d'artiste. En fait, très tôt, Pierre Joubert afficha sa profonde liberté, que personne jamais ne saura brider, et celle-ci l'a mené jusqu'à créer un mode d'expression charnière, totalement personnel, repoussant les frontières de l'illustration traditionnelle. Ce choix aurait pu apparaître comme une posture conservatrice, tant la BD signifiait et portait la modernité. Or, les choses ne sont plus si simples, vu d'aujourd'hui. Fin des années 60, début des années 70, la BD connaît une crise d'identité (...) Les possibilités graphiques se combinent et s'interpénètrent. Vingt ans plus tard, l'esthétisme gagne encore du terrain, le texte s'estompe au profit d'une image qui confine bien souvent à l'illustration : le choc visuel avant tout ! (...) En suivant sa voie et son instinct, Pierre Joubert a sans doute tracé un sillon qui rejoint aujourd'hui le vaste champ des arts graphiques, dans un complexe enchevêtrement d'influences. Et sa postérité, encore mal étudiée, tant son œuvre a inspiré, réserve parfois d'étonnantes surprises qui permettent de mieux encore en mesurer l'importance.

Un milieu : le scoutisme

Cette question du choix apparemment limité de l'illustration se pose avec acuité car Joubert ne voulait pas simplement illustrer en tant que simple « main qui se plie au texte », mais bien imposer sa propre représentation du monde. Pour cela, il s'est forgé un style unique, à travers des étapes cruciales. Pour le démontrer, le jeu des portraits croisés était tentant, proposant de réunir deux destins hors normes, ceux de Pierre Joubert et de Hergé. (...) S'ils ne se sont rencontrés qu'une fois (lors d'une remise de distinction française au début de la décennie 70), la façon commune dont s'est structurée leur créativité et l'orientation originelle de leurs thèmes rendent réellement passionnant ce petit jeu(…) Presque contemporains, Hergé, né en 1907, n'étant son aîné que de trois ans, tous deux ont appris la même chose dans les mêmes moules : le dessin publicitaire et les illustrations pour le scoutisme… dans des publications modestes. 1925 est l'année où Hergé entre au Journal « Le Vingtième Siècle » et aussi (...) celle où Pierre Joubert découvre le scoutisme. En 1926, Hergé crée une de ses premières bandes, « Totor, C.P. des Hannetons » tandis que Pierre Joubert, dès 1927, devient le « dessinateur officiel » du mouvement scout après avoir été remarqué par Paul Coze (...) Tous les deux viennent de faire leurs premières armes graphiques dans le domaine du lettrage et de la publicité. (...) Les dessins et croquis scouts que tous deux créent alors sont étonnamment proches dans l'esprit, encore très maladroits, portant la marque commune de l'humour et d'une totale liberté de ton. (...) Tous deux, en l'absence quasi absolue de contrôle sur leur création, vont forger dans la plus grande liberté des formes d'expression totalement nouvelles. (...)Servis tous deux par une main remarquable et une créativité exceptionnelle, ils prendront des chemins très différents, et leurs œuvres connaissent à ce jour une audience très inégale, bien que leur force soit comparable. (...)

De l'enfance de son art au thème de l'adolescence !

Le rapprochement que l'on vient de tenter comporte encore une dimension : celle de l'universalité des personnages. Si, pour Hergé, on songe immédiatement à Tintin qui se confond avec son auteur, qu'en est-il pour Pierre Joubert ? Le personnage de Joubert, c'est l'adolescence ! (...) A cette adolescence, Pierre Joubert a donné un visage, aux mille facettes! Rompant avec l'académisme, il a su la faire entrer dans le vivant et donner une substance charnelle à ce qui n'était qu'un archétype convenu. Et, avec constance, il s'est penché sur cet « état de grâce »… Si les deux artistes avaient en commun un sens évident de l'universel et de l'idéal, tout désormais allait les séparer. (...) Hergé se spécialisant dans un genre et une technique toujours plus épurés, le poussant à une perfection parfois stérilisante, Joubert cherchant perpétuellement à se réinventer et explorant de nouvelles techniques en prenant des risques.

Des mondes parallèles aux passerelles imaginaires…

La piste que Pierre Joubert allait désormais suivre traverserait essentiellement trois univers : légendes romanesques et contes, scoutisme, Mer et Histoire. (...) Se documentant toujours énormément, tout comme Hergé d'ailleurs, il avait le don de sentir l'essence des choses et le talent de la restituer par la magie du dessin. (...).Dès sa période « Art Déco », il invente sans cesse, renouvelle, impose son style. (...) L'uniforme scout moderne, c'est Pierre Joubert ! Doté d'un sens pratique prodigieux, il croque sur le vif tous les détails de la vie scoute, et, pas de doute, sur ses dessins, tout fonctionne, tout sent le vrai ! Pas simplement un « vrai » naturaliste ! Un « vrai » au style inimitable, synthèse personnelle du réel et de sa vision très originale et différente du monde. C'est en observant un jour attentivement les petites silhouettes naïves d'une suite de trois dessins publiés pour accompagner un récit pour enfants qu'un détail me frappa. Les visages des personnages me semblaient tout à coup d'une modernité étrange et j'eus tôt fait d'entrevoir leur parenté avec un cousin à première vue fort éloigné : le dessin animé japonais des années 70/80 ! (...) Et jamais je n'ai trouvé d'œuvre graphique qui puisse expliquer autrement cette parenté entre les deux mondes. (...) Il aime, au cœur des années 30, l'univers des contes et des légendes, représentant avec virtuosité et avec des motifs évoquant parfois curieusement Jérôme Bosch toute une féerie charmante et envoûtante, évoluant des isbas russes aux détresses intimes des contes d'Andersen. A ce stade, Pierre Joubert reste cependant encore dans une perception relativement peu individualisée, même s'il a atteint une perfection formelle. (...) C'est au fur et à mesure des années 30 et 40 que va s'accomplir la représentation complexe et saisissante de l'adolescence individualisée, reflétant toute l'intensité de son potentiel idéal, mais aussi sa part vivante et donc complexe. (...) Cela va se produire avec ses illustrations scoutes. C'est, évidemment, le cœur de son œuvre. (...) On sait comment il y a découvert un bonheur ineffable, un jour en forêt de Meudon. Tous les éléments à la base du scoutisme ont concouru à le séduire : le jeu, une vie d'aventures et d'amitié, la responsabilité confiée à chacun, les grands camps et les raids en pleine nature... (...) Il y a la part de l'aventure, qui frise parfois la sécession d'avec le monde des adultes (...) et bien d'autres choses encore qui n'ont pas été suffisamment explorées (...) De toute évidence, Pierre Joubert a donné à ce terreau du scoutisme le prolongement de liberté, d'imaginaire et d'esprit d'aventure qu'il recelait profondément. (...) Si on le compare, (...)au grand illustrateur américain Norman Rockwell (1894-1978), il est frappant de remarquer que l'on a chez Rockwell de véritables icônes, des archétypes de la culture américaine, certes admirables, mais qui n'ont pas la dimension d'individualité qu'a su apporter Joubert dans ses œuvres à partir de l'émancipation de son dessin.

Au-delà du scoutisme

(...) Joubert fut un homme libre. Il n'aimait pas que sa fantaisie et son imagination soient contenues. Lorsqu'il dut exécuter, très souvent, des commandes « alimentaires », le résultat s'en ressentait et il n'y mettait pas toujours le même cœur. D'où l'irrégularité de son œuvre. On lui prête jusqu'à 15 000 dessins (...) Parmi eux, tout ce qui se rapporte à l'univers marin, et particulièrement la représentation magistrale des vaisseaux de ligne et bâtiments de guerre français, fut un thème de prédilection. (...) Cependant, toujours très modeste, il refusa d'être agréé peintre officiel de la Marine (ceux qui signent avec une petite ancre distinctive accompagnant leur nom) bien qu'on le lui eut officiellement proposé. (...) Liberté et modestie ont donc concouru à laisser quelque peu dans l'ombre l'unité et l'importance de son œuvre, inlassablement poursuivie jusqu'au soir de sa vie. Et c'est aux critiques contemporains que va revenir le devoir de lui restituer la place primordiale qu'il mérite. Quoi qu'il en soit, dans cette masse fabuleuse, se trouvent de nombreux chefs-d'œuvre. Ils sont bien sûrs les témoins d'une époque, et de par le talent hors norme de Joubert, ils resteront comme leur illustration par excellence. (...) Il est probable qu'il restera avant tout comme le peintre de l'adolescence (...) Son grand paradoxe est d'avoir abordé des thèmes majeurs avec un talent rare mais dans des genres réputés mineurs : illustrations pour enfants, livres de jeunesse, dessins techniques scouts... (...) Et gageons alors que ce grand évocateur de mythes modernes deviendra par lui-même mythique.

Guillaume GARNIER