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Témoignage sur Pierre JOUBERT
par Thibaut Dary
paru dans le journal "Valeurs Actuelles" le 25-01-2002

Pierre Joubert: Fin de piste!

Avec Pierre Joubert disparaît l'un des plus grands illustrateurs du XXe siècle, dont le talent enchanta des générations d'adolescents .

Les chemins de l'aventure ont trouvé leur terme pour Pierre Joubert qui, dans la nuit du 13 au 14 janvier, s'est éteint à La Rochelle, à l'âge de 91 ans. Né à Paris en 1910, entré aux Arts appliqués dès le milieu de son adolescence, il avait consacré sa vie au dessin, et affirma très vite un talent singulier, qu'il mit tout particulièrement au service du scoutisme et de la collection Signe de Piste.

En 1925 alors étudiant à " grand chapeau noir. lavallière, pipe à long tuyau et cheveux sur le cou", Joubert participe par défi à une sortie de ces " boiscouts" dont lui et ses camarades ricanent. Contre toute attente, c'est le coup de foudre pour ce mouvement qui érige le jeu et l'aventure en règle de vie Joubert est parti pour " trente-deux années de scoutisme et plus de neuf cents nuits de camp "

Engagé, après une brève expérience dans l'imprimerie, comme dessinateur à la revue Le Scout de France en 1927, il devient l'illustrateur officiel du mouvement, et l'un de ses animateurs. C'est lui qui crée peu à peu la " silhouette scoute", avec short court et béret, ne craignant pas de représenter ce qu'il voit et non un "idéal imaginaire".

C'est lui qui illustre les premiers romans de Larigaudie, et lui encore qui, avec Serge Dalens, rencontré lors de son service militaire, imagine autour d'un plat de choucroute la future saga du Prince Eric. C'est toujours lui qui, en 1934, pour les éditions Alsatia, trouve le symbole et le nom de la collection "Signe de Piste", à laquelle il insufflera son âme. Suivront des dizaines et des dizaines de romans, presque tous peuplés grâce à son talent, de jeunes héros sans peur et sans reproches.

Mais pour ininterrompue que fut la collaboration de Joubert avec le mouvement scout et la littérature qu'il avait suscitée, son œuvre immense est loin de s'y cantonner, surtout après-guerre, Plusieurs centaines de couvertures de romans chez Marabout, notamment pour Bob Morane d'Henri Vernes, de multiples ouvrages consacrés à l'histoire et à la marine, ses passions, en particulier pour Hachette et Ouest-France, mais aussi l'illustration d'auteurs tels que Chrétien de Troyes, Rimbaud, Stevenson et Kipling, ne donnent qu'un aperçu de la variété de ses travaux.

Dans tous les cas, le dessin de Joubert frappe par son souci d'exactitude et sa volonté de réalisme dans les décors, les costumes, les objets, les mouvements. Lui qui manie aussi bien l'encre noire, le lavis, la gouache, l'aquarelle, Joue à la perfection des lignes, des contrastes d'ombre et de lumière et de la vivacité des couleurs. Son sens de la dramatisation est sans faille, et lorsqu'il n'est pas au service de l'aventure et de l'épopée, il témoigne d'un humour toujours vigoureux, et parfois cinglant.

La jeunesse fut son sujet favori et son premier public.

Tout au long de cet itinéraire prolifique, Joubert fut surtout, et par excellence, l'illustrateur de la jeunesse, laquelle était son sujet favori et le premier public de son travail.Il a "fourni à J'imagerie contemporaine la plus incroyable galerie de héros adolescents que l'on puisse imaginer", comme l'écrit JeanLouis Foncine. Selon Michel Tournier, "ce qui fait la force de cette œuvre, c'est l'absolu qui J'habite : J'adolescent joubertien est éternel et inaltérable ".

L'ultime trait de Joubert fut certainement sa discrétion, telle que nombreux le tenaient déjà disparu. Elle n'empêcha pas de mauvaises langues, notamment dans les médias, de s'en prendre à lui ... A ces accusations s'oppose de façon éclatante le plébiscite secret et continu de centaines de milliers de lecteurs dont il enthousiasma les rêves. C'était d'ailleurs sa seule ambition : "Rallumer de-ci. de-là, quelques tisons éteints de notre adolescence ". Le vieux petit monsieur qui, à la messe à Meudon, s'asseyait toujours dans un coin, avait pourtant la carrure d'un génie sans égal.

Mais, d'une humilité d'artisan, il répétait : "Les autres sont des artistes : moi, je suis un imagier." A quelques encablures de l'île de Ré où il avait depuis longtemps élu villégiature, c'est avec le même sens de l'effacement qu'il a reposé pour toujours plumes et pinceaux.

Thibaut DARY
Paru dans «Valeurs Actuelles» n° 3400 du 25 au 31/01/02